27 Septembre 1938

« Marrakech

L’autre quotidien local lu ici est « La Presse Marocaine » qui est plus à droite ( de toutes façons plus anti-Russe et plus pro-Franco) que « Le Petit Marocain ».

On dit qu’il y a environ 15.000 hommes à Marrakech. Excepté les officiers et sous-officiers ce sont tous des arabes ou des soldats noirs, mis à part un détachement de la légion étrangère [a]. Ces derniers sont vus comme des truands bien que bons soldats, et sont interdits de séjour dans certains quartiers de la ville sauf permis spécial. La cavalerie arabe (selon leurs insignes le 2ème Spahis apparemment) ont fière allure, l’infanterie arabe moins bien, probablement à égalité à un régiment indien de seconde niveau. Il y a un grand nombre de sénégalais dans l’infanterie (appelé Tirailleurs – sûrement des fusils – l’insigne est une ancre [b]) ici. Ils sont d’un physique admirable et l’on dit que ce sont de bons marcheurs. Ils font le guet dans certains quartiers de la ville. En plus le détachement local d’artillerie (ne sait pas combien ils sont, mais vu récemment une batterie de canons de campagne, vraisemblablement plus de 75mm en mouvement) est composée de noirs. Ils ne sont que conducteurs etc. sous le commandement de sous-officiers blancs, et ils n’apprennent pas à manier les canons. Les arabes ne sont pas utilisés dans ce but probablement parce qu’on ne pourrait pas les empêcher d’en savoir trop. On dit que tous les soldats stationnant ici sont prêts à faire mouvement à tout instant. Sur la colline fortifiée immédiatement à la sortie ouest de la ville il y a des hommes en armes qui dominent le quartier arabe « en cas de troubles ». Néanmoins le français local montre un manque d’intérêt évident à la crise européenne, tant même que cela rend impossible de penser qu’ils croient que la guerre va éclater. Il n’y a pas de bousculade pour les papiers, personne n’aborde le sujet de la guerre à moins qu’il n’y soit incité, et l’on n’entend pas de conversations à ce sujet dans les cafés. Un français interrogé à ce sujet, dit que les gens ici sont bien conscients qu’en cas de guerre « cela sera plus confortable ici qu’en France ». Tout le monde sera mobilisé, mais seules les plus jeunes classes seront envoyées en Europe. Le réouverture des écoles n’a pas, comme en France été ajournée.

Il n’est pas facile d’être absolument certain du niveau de pauvreté ici. La province a sans doute souffet d’une très mauvaise période dû à deux ans de sécheresse, et de tous côtés les champs qui ont visiblement été l’objet de cultures récemment sont retournés au désert, sévèrement asséchés, et nus même de mauvaises herbes. En conséquence beaucoup de produits, par exemple les pommes de terre, sont très insuffisantes. Il y a eu un grand va et vient de réfugiés des zones touchées par la sécheresse, pour qui les français ont fait quelques provisions. Les grands producteurs français céréaliers travaillent avec des femmes dit-on, et en temps de crise les femmes sans emploi retournent en troupeau dans les villes, ce qui dit-on consuit à une augmentation importante de la prostitution. Il n’y a aucun doute que la pauvreté dans la ville elle-même est très sévère comparée aux niveaux européens. Les gens dorment dans les rues par centaines et milliers, et les mendiants, particulièrement les enfants, grouillent de partout. On peut noter que ce n’est pas seulement ainsi dans les quartiers normalement fréquentés par les touristes, mais aussi dans les quartiers purement indigènes, où n’importe quel européen est immédiatement suivi par une cohorte de gamins. La plupart des mendiants sont satisfaits avec un sou (vingt sous égalent un penny et demi). Deux incidents pour illustrer ceci : J’ai demandé à un garçon de 10 ans environ de m’appeler un taxi, et quand il revint avec le taxi je lui ai donné 50 centimes (trois liards, mais trop payé selon le tarif local). Pendant ce temps une douzaine de gamins environ mendiaient, et quand ils me virent prendre une poignée de monnaie dans ma poche ils se jetèrent dessus avec tant de violence que je retirai ma main ensanglantée. Lorsque je suis arrivé à m’en dépêtrer et que j’ai donné au gamin ses 50 centimes d’autres se jetèrent sur lui, le forçant à ouvrir la main lui volant son argent. Un autre jour je nourrissais les gazelles dans le jardin public avec du pain quand un employé arabe des autorités locales qui était en train de travailler sur un bateau tout près vint vers moi et me demanda un morceau de pain. Je le lui donnai et il l’empocha en me remerciant. Le seul doute qui pointe à ce sujet est que dans certains quartiers la population, plutôt les plus jeunes, ont été débauchés par le tourisme, et conduits à penser que les Européens sont immensément riches, et escroqués facilement. Beaucoup de jeunes hommes vivant ostensiblement comme guides et interprètes se sont fait une spécialité du chantage.

Lorsque l’on examine le gain des artisans, des ouvriers à façon, des charpentiers, des ferroniers, porteurs etc. il revient généralement à environ 1 à 2D de l’heure. En conséquence beaucoup de produits sont très peu chers, mais certains produits de base ne le sont pas, par exemple le pain, qui est mangé par tous les arabes lorsqu’ils le peuvent, est très cher. ¾ de livre de pain blanc inférieur (le pain européen est plus cher) coûte 1 Franc ou 11/2 D.. Il est venud d’habitude en demie miche. Le plus bas revenu avec lequel un arabe, vivant dans les rues, sans foyer peut vivre est de 2 Francs par jour dit-on. Les plus pauvres des résidents français considèrent que 10 Francs, voire 8 Francs par jour sont un salaire convenable pour un serviteur arabe (en dehors de son salaire il doit se procurer sa propre nourriture). [c]

La pauvreté dans le quartier juif est pire, ou en tous les cas plus évidente que dans les quartiers arabes. En dehors des rues principales, elles-mêmes très étroites, les allées où les gens vivent ont plus où moins 6 pieds de large et la plupart des maisons n’ont pas de fenêtres du tout. La surpopulation atteint un niveau incroyable et la puanteur est insupportable, les gens dans les allées étroites ayant l’habitude d’uriner dans la rue contre le mur. Néanmoins il est évident qu’il y a souvent des gens plutôt riches vivant dans cette saleté générale. Il y a à peu près 10.000 [d] juifs en ville. Ils font la majorité des travaux de métal et de bois. Parmi eux quelques-uns sont extrêmement riches. On dit que les arabes ressentent beaucoup plus d’hostilité envers les juifs qu’envers les européens. Les juifs sont notablement plus sales dans leur habillement et leur hygiène corporelle que les arabes. Impossible de dire jusqu’à quel point ils sont orthodoxes, mais à l’évidence ils respectent tous les fêtes juives et presque tous, en tous cas ceux de plus de 30 ans, portent le costume juif ( robe noire et kippah). En dépit de la pauvreté la mendicité dans les quartiers juifs n’est pas pire que dans les quartiers arabes.

Ici à Marrakech l’attitude des Français vis-à-vis des arabes ressemble beaucoup plus à celle des anglais vis-à-vis des indiens, que par exemple à Casablanca. « Indigène » signifie « natif » et est couramment utilisé dans les journaux. Les français ici ne font pas comme à Casablanca de menus travaux comme chauffeur de taxi, cependant il y a des français serveurs de café. Dans le quartier juif il y a une population française très pauvre dont certains paraissent être « natifs », mais on ne peut les distinguer des autres juifs qui sont blancs pour la plupart. Il y a une bien plus grande proportion de français parlant arabe que d’anglais parlant hindou, malgré tout les arabes qui sont plus en contact avec les européens parlent un peu français. Le Français presque toujours « tu-toi » [N.d.T : en français dans le texte] les arabes en leur parlant, et les arabes font de même en répondant, comprenant où non l’implication (la 2ème personne en arabe n’a pas la même signification). La plupart des français résidant depuis longtemps ici parle peu ou prou l’arabe, mais probablement pas un haut niveau. Un officier français parlant à son sous-officier parle en français à tout moment.»

[Note d’Orwell]

  • [a] Apparemment il y a quelques soldats blancs, tout comme des sous-officiers
  • [b] L’ancre est l’artillerie
  • [c] Les domestiques féminines touchent 3-5 Fr. par jour.
  • [d] 13.000
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Published in: on septembre 29, 2008 at 12:57  Laisser un commentaire  
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